Roumi, Hafez, Khayyam, les grands poètes mystiques soufis ont inspiré et inspirent encore la musique traditionnelle iranienne qui attire de plus en plus les jeunes artistes. Mais qui sont-ils ? Le soufisme est-il une religion ou un mouvement artistique ? Quel rapport y a-t-il entre les sectes se revendiquant des derviches tourneurs et les poètes chanteurs qui, comme les bardes celtiques, les troubadours médiévaux, mêlent mysticisme, amour et poésie ?
Voici quelques biographies des maîtres les plus connus, des auteurs mystiques à qui l'on attribut des centaines de poèmes soufis, sachant que ces poèmes étaient nécessairement chantés.
Né à Balkh dans le Khorasan (nord-est de l'Iran), il
fit ses études à Alep et à Damas. Il a passé
la majeure partie de sa vie en Turquie à Qunieh (en français
Konya) où il enseigna, à la suite de son père,
la jurisprudence et le droit canon. Il y est aujourd'hui enterré.
En 1244, il rencontre celui qui allait devenir son maître spirituel,
le derviche errant Shams de Tabriz. Il devint alors un des plus grands
mystiques, guide spirituel de nombreuses générations et
auteur d'une oeuvre littéraire immense. Dans ses poèmes
et ses essais, il souhaite éclairer le lecteur sur l'Unicité
du monde, où la divinité se réfracte dans la diversité
des phénomènes naturels. Lui qui se voulait "voyant"
six siècles avant Rimbaud, affirmait que si l'on coupe un atome,
on y trouve un soleil et des planètes tournant autour... Son
appréciation intuitive et religieuse de l'Univers rappelle fort
celle de Giordano Bruno, brûlé en 1600 à Rome pour
avoir précédé Galilée. Il est présumé
être le fondateur des Derviches tourneurs.
Le Mawlana (le maître) est un adepte de l'initiation, qu'il appelle
la "métanoïa", une nouvelle orientation de l'âme
mais une véritable naissance, où l'homme devient "ce
qu'il est", c'est à dire retrouve en lui-même l'univers
tout entier. Sa littérature, dans le style de son temps, utilise
la symbolique et l'analogie, dans un langage simple pour être
compris de tous. Elle est la plus lue dans le monde musulman, juste
après le Coran! De plus, les poèmes de l'époque
étaient chantés et Rumi a excellé dans l'art de
la composition musicale; il est toujours le grand inspirateur de la
musique turque. Mais ce qui inspire sans doute le plus les artistes
d'aujourd'hui est la somme de poèmes qui placent l'Amour et l'Ethique
au sommet de l'âme humaine.
"Un jour, pris d'extase, un soufi déchira sa robe. Il appela ce
vêtement "Soulagement". Cette appellation fit fortune et chacun
voulu porter pareil vêtement mais seul le précurseur connut le
vrai soulagement. La foule, elle, n'eut que la lie du vin. Une chose peut être
pure à l'intérieur, mais le nom de la chose est comme la lie du
vin pour les suiveurs. Si vraiment tu désires connaître la vérité,
déchire toi aussi ta robe et tu connaîtras le soulagement. Un soufi
est celui qui cherche la pureté. Ne croyez pas que ce soit une question
de parure ou une affaire de tailleur!" - (extrait du "Mesnevi"
de Mawlânâ aux éditions Albin Michel)
En nos périodes de modes médiatiques et de consumérisme, cette fable a toute son actualité...
Hafez est un personnage mystique mais aussi mythique : si Goethe affirmait
le lire comme on lit la Vérité, sa vie est une légende...
son originalité et son indépendance d'esprit en ont fait un héros
très controversé. Nous nous contenterons de ce qui semble le plus
"historique"...
Hafez est né et mort à Shiraz (près des sites de
Persepolis et Passagardes) et, très jeune, il récitait
par coeur le Coran et les oeuvres de Roumi, Izami, Saadi, Farid Eldin
Attar,... ses idoles.
Il devint le disciple d'Attar de Shiraz vers 21 ans. Il exerça alors
comme poète officiel de la cour d'Abu Ishak. Cette période, qui
assura sa renommé à Shiraz, est décrite comme sa période
"romantique spiritualiste". Dix ans après, la ville est prise
par Muzaffar qui chasse Ishak comme il chasse Hafez de sa chaire coranique.
Hafez abandonne alors le romantisme pour la contestation. Le Shah lui rend ses
fonctions quelques années seulement car le poète tombe en disgrâce
auprès du grand souverain. Ces quelques années durant laquelle
il a bénéficié de la plus haute protection ont été
l’apogée de sa littérature la plus subtile. Il part donc
en exil et chante sa nostalgie. Le Shah le rappelle enfin à Shiraz. Pendant
ce temps, sa conscience mystique prend de l'ampleur et vers 60 ans il débute
son initiation sous le magister d'Attar. Illuminé, il compose la moitié
de ses gazhals et créé son propre cercle de disciples. L'un d'entre
eux, Sayyid Kasim-e Anvar, s’appliquera à diffuser ses quelques
569 poèmes. Son oeuvre est controversée et même sulfureuse
à tel point que le clergé officiel lui refusera une sépulture
religieuse. Il faut avouer qu'on mêla la personne de Hafez et son oeuvre
à diverses croyances... ses poèmes servent par exemple d'oracle!
"Si nous sommes en quête d'harmonie à travers toute chose
: la musique, la danse, la beauté, l'union avec l'Autre.… c'est
que nous avons le sens d'une Harmonie supérieure déjà connue"
proverbe soufi.
Né à Naishapur, dans le Khorassan et disciple du très
renommé Imam Mowaffac aux côtés de Hassan Ben Sabbah qui
allait devenir plus tard le tristement célèbre Vieux de la Montagne
(maître de la secte des Hashishin que les croisés appelleront les
Assassins). Khayyam exerça comme astronome auprès du vizir et
participa à la réforme du calendrier. Ses tables astronomiques
et ses traités d'algèbre furent diffusés dans le monde
entier. Mais ses poèmes eurent moins de succès, ils ne furent
pas encensés dans sa région et beaucoup nous sont parvenus en
mauvais état. En fait, sa poésie se retrouve plus dans la symbolique
alchimiste d'un génie des sciences qu'il était que dans la beauté
des mots. Bien qu'il soit considéré par certain comme un épicurien,
il est avant tout un savant de son époque, c'est à dire un admirateur
de l'Oeuvre divine qui mêle l'image poétique avec une vérité
encore difficile à expliquer.
Grand révolté contre la religion détournée de son
dessin divin, il prône la justice et met en avant la destinée.
Chez les soufis, la relation avec le divin se fait, comme dans de nombreuses traditions, avec la musique et la danse. Cette sorte de transe, les soufis l'appellent le samâ'. Il est dificile de traduire ce mot qui signifie en langage profane quelque chose comme "audition". Le samâ' est plus qu'une audition puisse qu'il permet de percevoir le divin dans la musique que l'on écoute. Pour certains, seuls les textes et les musiques sacrées permettent le samâ'. Pour d'autres, plus nombreux et moins sectaires, c'est avant tout l'auditeur qui doit être disposé à entrer en méditation. Certains grands maîtres se contentent même du chant d'un oiseau. Peu importe donc si la musique est religieuse, traditionnelle ou encore de composition récente. Elle doit inspirer et simplement servir de soutien psychologique et non spirituel au soufi. Une sorte de béquille pour apprendre à marcher. Un répertoire s'est créé du Moyen-Âge à nos jour, comprenant les mélodies traditionnelles sur lesquelles les premiers soufis ont chanté leurs poèmes (mélodies souvent turques), les chants sacrés composés pour certains rituels apparus au fil du temps et des compositions récentes de musiciens contemporains. La transmission s'est faite de bouche à oreille durant des siècles, avec des ajouts, des oublis, des arrangements, des mises au goût de jour, etc. C'est donc un véritable répertoire traditionnel qui n'a rien à envier aux autres répertoires régionalistes.
gildas monjoin - 11 septembre 2004
Les éditions du guépard © 2004
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